#1 S02

L'IMAGE SPIRITE

de Bertrand Mandico

Nous avons tous des images intimes, secrètes, qui ont bouleversées nos vies. Ces images sont enfermées à clé dans nos tiroirs, terrées sous nos lits, ou bien utilisées en guise de marque page. On fait disparaître ces images du domaine du visible - mais on ne les oublie pas. C’est la nuit et l’image de nos désirs fous nous hante.

BERTRAND MANDICO, réalisateur français, entre autre, des Garçons sauvages, d’Ultra-pulpe, est notre porteur d’image, il nous la confie …

Fantômes, esprits, ou spectres : un éventail de mots pour indiquer des présences.

Ce non-être de la frontière subsiste au sein et au-delà de nous.

 

Pendant cette émission, le fantôme, au-delà d’une croyance, sera notre langage. Croyez-nous.

 

Des présences errantes, plus ou moins incarnées. On les voit du bord des yeux, on les entend au creux de l’oreille, on les sent à fleur de peau.

 

« … ont-ils vécu leur songe ? Ont-ils vaincu ?

ont-ils mené à bien la traversée

de cette vie, de ces mers ?

- Et nous ? »

Benjamin Fondane, Le Mal des fantômes

 

BERTRAND MANDICO les côtoie – il les entend mais ne les voit pas. Les esprits se dérobaient de sa vue réelle, jusqu’à venir se fixer sur cette photographie prise dans le grenier de la maison de sa grand-mère. Les fantômes sont devenus gestes. Ils sont capturés, leur existence est révélée. Du rêve à la photographie, il n’y a qu’un pas. Devant nos yeux, l’invisible prend désormais corps sur la pellicule -  à jamais. 

L’image spirite de BERTRAND MANDICO témoigne de l’intime de ses fantômes, et c’est un premier pas vers le partage.

 

Les fantômes de l’intime nous en avons tous, et si nous n’en n’avons pas c’est que notre hospitalité a des limites : une hospitalité au limite du visible. Car que les fantômes soient intériorisés, cachés dans un placard, ou lovés dans une ampoule, ils sont collés à nous, et nous accompagnent.

 

Les fantômes prennent corps dans nos lieux communs. Déni, reconnaissance, peur, ils provoquent mais sont bien là. On parle bien de « l’esprit d’une époque, de l’esprit d’un lieu… » : ce sont donc ces fantômes qui sont les porteurs de l’hyper-réel de l’histoire, des racines, du lieu.

Les esprits seraient les veilleurs de la réalité de nos vies ordinaires.

 

 

« Le monde meurt. En route, vieux fantômes !

 

Qui veut ressusciter d’entre les morts ?

Ivresse ! Faut-il donc qu’elle sanglote

toujours – encore – l’ancre dans les ports ? 

 

… Terres de l’au-delà ! Nuits féeriques…

Quoi ! Echoués aux visions sans voir,

vils papillons pour lampes électriques ?

 

… on nous ramassera sur les trottoirs. »

Benjamin Fondane, Le Mal des fantômes

 

           

Benjamin Fondane, philosophe, poète, dramaturge, essayiste, critique littéraire, réalisateur de cinéma et traducteur, juif athée roumain – gazé à Auschwitz Birkenau le 2 octobre 1944 ; débute son recueil par un « NON LIEU », il nous dit :

 

« J’ai voulu écrire ces poèmes dans le goût dévorant de mon siècle. Si j’ai résisté, d’où m’est venue cette résistance ? (… )Non, ce n’est pas là, tant s’en faut, de la poésie ! Quelque chose de plus fort que moi, de plus délibéré, me tire en arrière, me propulse en avant. Quelque chose de plus puissant que moi monte en moi, m’envahit, me dévore, brouille mes plus secrets desseins, me force à exprimer à travers le bric-à-brac des structures lyriques les moins apparentées, les plus dépareillées, les plus décriées, la confusion d’un esprit que hantent, pêle-mêle, des vœux, des présages, des superstitions, des calembours, des ténèbres et des essences. »

 

Plus fort, plus puissant, qui nous tire, nous propulse, nous envahit, dévore, nous brouille… voilà quelque façon d’attraper au vol ces fantômes dans les mailles du langage.

 

Les fantômes collectifs nous appartiennent tous, et on le répète – ils sont les veilleurs de cet hyper-réel INSUPPORTABLE, de nos vies ordinaires PANIQUÉES.

 

Que nous dirait les fantômes de la rue Bichat ? les fantômes de la ville de Raqqa ? les fantômes de nos lieux publics ?

Ils sont partout, bientôt plus nombreux que les vivants, ils nous ancrent dans le passé malgré nos résistances et donnent raison à leurs fossoyeurs et à l’obscurantisme.

 

Ces fantômes sont des traumas collectifs, des membres en moins sur la photo de famille.

 

Ils sont les témoins non aveuglés, il suffit de les écouter en s’adaptant à leur langage. C’est à nous de nous décaler pour nouer ensemble avec l’absence, les traumatismes, et agir face à cette crise profonde de la réalité.

 

Et puis, il y a tous les vivants que l’on transforme en spectres menaçants que l’on laisse flotter sur ou à côté d’embarcations de pacotille que seules les illusions maintiennent encore à flot. Ici, les fantômes nous arrangent avec la réalité, ils la cachent, nous permettent de nous baigner dans la mer.

 

Appelons ces esprits : les « appels d’air » de notre décennie.

CRÉDITS - 

Avec :

 

Déborah Gutmann, animatrice, rédactrice

Antoine Heraly, comédien et rédacteur

Xavier Prieur, comédien, rédacteur

Gaël Kamilindi, comédien, rédacteur

Hanna Rosenblum, comédienne, rédactrice

Claudius Pan, comédien, rédacteur

Tadeo Kohan, commissaire d'exposition, rédacteur

Léa Tb, rédactrice

Déborah Gutmann, Antoine Héraly et Xavier Prieur,

                                               réalisation et production

Claudius Pan, musique originale

Lïor Cohen-Attia, identité visuelle et site internet

Antoine Héraly, montage et mixage

Avner, prise de son