#4 S02

L'IMAGE CHARNIÈRE

de Camille de Toledo

Nous avons tous des images intimes, secrètes. Elles ont bouleversé nos vies. Ces images sont enfermées à clé dans nos tiroirs, terrées sous nos lits, ou bien utilisées en guise de marque page. On fait disparaître ces images du domaine du visible - mais on ne les oublie pas. C’est la nuit et l’image de nos désirs fous nous hante.

Pour ce quatrième épisode de la saison, c’est l’écrivain CAMILLE DE TOLEDO que nous avons rencontré. Praticien de la langue, il étend le champ de l’écriture : auteur des Vies Potentielles, Le Hêtre et le bouleau : Essai sur le tristesse européenne, Le livre de la faim et de la soif, L’inquiétude d’être au monde, Europia, Eutopia

 

Le 9 mai, à la MaIson de la Poésie à Paris, Les témoins du futur, CAMILLE DE TOLEDO lira son texte accompagné par Maud Gripon, et en juin avec Gael Kamilindi  à Lyon. « Comment sera l’Europe en 2050 quand les forêts, les lacs, les rivières auront le droit de voter ? »

 

La photographie apportée par CAMILLE DE TOLEDO est de David Seymour, Chim, saisie à Essen, en Allemagne au lendemain de la guerre : un enfant, une ruine, un vide, un triangle de lumière.

 

C’était un dimanche, il était 17h à Berlin - fermez les yeux CAMILLE DE TOLEDO nous raconte son image. 

Nous sommes dans un terrain vague : vous, et ce poste de radio, collé à votre oreille. Une polyphonie s’en échappe.  Chers auditeurs, ce soir : faites du bruit.

 

C’est la tombée de la nuit, et des tas de petits personnages se collent à vous, ils habitent votre intérieur vidé après cette journée trop pleine, ce siècle trop plein.

 

Poussez un hurlement

Fermez les yeux,

et faites le vide.

Des voix réelles, des voix fictions, des voix chantées, des voix exégétiques, des voix étrangères viennent vous peupler pour penser, ensemble : une Europe à rêver.

Opérons, avec lui, au cœur de cette Europe instituée.

 

CAMILLE DE TOLEDO propose face à la mémoire et l’oubli, un processus de dépassement des digues monumentales érigées par l’héritage du XXe siècle. Comment s’en dégager ? En ayant le « vertige ». Le droit au vertige.

 

Les écritures se balancent : entre l’essai, la fiction, l’expositionnelle.

L’espace du livre s’invente, se laisse en friche, bruisse.

L’espace d’exposition s’écrit, une écriture matérielle transférée vers la matière.

 

ETAT DES LIEUX, CAMILLE DE TOLEDO écrit :

« depuis la Chute, ..., nous avons vu en Europe le mouvement convergent de deux raisons monumentales : l’une tournée vers la mémoire, la honte et la hantise du XXème siècle, donc postdramatique, et l’autre vers la consolation, la fierté et la grandeur nationales et patrimoniales, prétotalitaires et prémodernes. Ce sont là deux formes du plein, de la peur du vide, deux modes de remplissage de ce qui pourtant, dans l’intimité de notre conscience, ne devait, ne pouvait pas être comblé. »

IL FAUT DONC métamorphoser la mélancolie ambiante, puante, de cette fin du XXème siècle : car « Nous voilà vivants, à l’orée du XXème siècle, parmi tant de fantômes ».

Cette mélancolie prêchée, moralisée par ce qu’il appelle « une forme de gouvernement de la mémoire qui commande avec une grande efficacité nos affects politiques. C’est ce « gouvernement » qui structure l’ordre émotionnel de l’Europe d’après la Chute : plus de soixante ans nous séparent de la fin de la Seconde Guerre mondiale, plus de vingt ans déjà depuis la fin du communisme, et, cependant, nous vivons, je dirais curieusement, enfin pleinement, émotionnellement, dans le souvenir des totalitarismes. .

« Vide entre les deux pleins des régimes ennemis ; un vide, un interstice, un non-lieu que nous aurions pu remplir de possibles, d’inventions, de futurs, et que nous avons comblé de mémoires, de lieux de mémoire »

« LE XXème SIECLE DEVENU UNE PANCARTE »,

Vous entendez ?

 

« LE XXème SIECLE DEVENU UNE PANCARTE »,

Comment alors GUERIE de cette maladie dite incurable du tout mémoriel nous empêchant de vivre, autrement, pleinement, l’expérience de notre XXIème siècle ?

 

IL DESIRE marcher ENTRE la mémoire des destructions, guerres, exils, migrations. Quitter ces « mémoires climatisées »


EN ETANT
« soucieux de trouver d’autres mots, d’autres espaces, et à défaut de les dénicher, je suis prêt à bricoler avec les mots des autres, dans le fil fragile de la littérature, loin des débats cloutés, fléchés de la politique, là où tout surgit hors des catégories, où les douleurs et les joues de l’affranchissement, de la libération sont réversibles, où nul ne peut présager de la fin, où nul ne saurait deviner si, en perçant une fenêtre, nous trouverons des anges ou les cornes du diables »

CAMILLE DE TOLEDO soutient et propose, tel un manifeste la pratique-pensée-idée de :

*Pédagogie du vertige : penser l’identité comme un symptôme, une répétition à l’identique, inhibitrice d’invention. Fracturons les ces identités : rendons les fêlées.

*l’entre-des-langues  = une Europe du traduire, des hybridités

les langues doivent tourner, se jouer de nous, et nous jouer dedans. Aimer les erreur, les malentendus, l’intraduisible.

Les rêves se détricotent, les fictions se détachent des matrices officielles : L’enfant en nous a des choses à dire, il crie en nous et anime les objets tout autour de nous. Tout est vivant : chaque objet est sujet : accordons leur le droit à la parole et « élargissons notre écoute ». Il est l’heure d’une élargissement du vivant comme le dit Bruno Latour.

Gardez en tête ces images : « L’image du Banian, l’arbre postcolonial par excellence et l’arbre diasporique, dont les branches replongent vers le sol pour reprendre racine plus loin, dans une autre langue, une autre terre,
arbre de l’exil et des arrachement multiples, en serie,
arbre par-delà la nostalgie. »,

Aux enfants, ne laissons plus des livres bourrés à craquer, laissons à l’avenir des pages blanches, les Vies Pøtentielles s’échappent.

 

(Les extraits sont à retrouver dans l'essai 

Le Hêtre et le Bouleau : Essai sur la tristesse européenne (2009), Seuil)

CRÉDITS - 

Avec :

Camille de Toledo

Déborah Gutmann, animatrice, rédactrice

Antoine Heraly, comédien et rédacteur

Xavier Prieur, comédien, rédacteur

Gaël Kamilindi, comédien, rédacteur

Hanna Rosenblum, comédienne, rédactrice

Claudius Pan, comédien, rédacteur

Tadeo Kohan, commissaire d'exposition, rédacteur

Déborah Gutmann, Antoine Héraly et Xavier Prieur, réalisation et production

Claudius Pan, musique originale

Lïor Cohen-Attia, identité visuelle et site internet

Antoine Héraly, montage et mixage

David, prise de son

Merci aux Voix Potentielles : 

Felipe 

Jean-Baptiste

Maxime

Daria 

Fatima 

Timothée

David

Claire

Théo

Mathieu

Jeanne

Hugo 

Louve