#3 S02

L'IMAGE MÉMORIELLE

de Hakim Bah

Nous avons tous des images intimes, secrètes, qui ont bouleversées nos vies. Ces images sont enfermées à clé dans nos tiroirs, terrées sous nos lits, ou bien utilisées en guise de marque page. On fait disparaître ces images du domaine du visible - mais on ne les oublie pas. C’est la nuit et l’image de nos désirs fous nous hante.

Pour ce troisième épisode de la saison, c’est l’auteur dramatique et poète HAKIM BAH  que nous avons rencontré.

 

Parmis ses oeuvres, “Convulsions”, joué jusqu’au 9 février au Théâtre Ouvert à Paris, “Au moins nous ne serons pas seuls en enfer” et “Le cadavre dans l’oeil”.

 

Dans l’image apportée par HAKIM BAH, il y en 4, 4 cadavres dans l’oeil.

HAKIM BAH est guinéen, et vit en France actuellement.

 

L’image apportée par HAKIM BAH, dite « des quatre pendus », a été prise le 25 janvier 1971, à Conakry, capitale de la Guinée.  Le photographe est inconnu.

 

L’histoire effacée, l’histoire oubliée surgit devant nos yeux.

La photographie n’a pas d’épaisseur fantasmatique. Pansons nos lacunes de ce réel.

 

J’ai les deux pieds coulés dans le béton, le béton de ma situation. Ce béton qui me maintient, là où je suis et d’où je parle, étouffée dans ce lieu : ce lieu commun.

L’histoire de la France et l’histoire de la Guinée, de cette prise de courant violemment débranchée, par De Gaulle en 1958, lors de la proclamation de la Première République de Guinée. La Guinée a proclamé son indépendance : désormais affranchie de son feu colonisateur.

Alors De Gaulle débranche tout – l’économie Guinéenne s’effondre – Ahmed Sékou Touré se présente comme le sauveur.

Sékou Touré est un nom que vous allez entendre tout au long de cette émission, tel « petit père du peuple guinéen », cet homme est le premier président de Guinée. Il s’attachera à cette place jusqu’à son décès en 1984.

25 ans, 5 mois et 24 jours de siège présidentiel – une toute puissance paranoïaque, une répression violente s’y est déployée sans qu’aucun frein ne puisse le réguler.

Le Camp Boiro, une prison où étaient enfermés les « supposés » opposants au régime de Sékou Touré. Dans la Guinée de Sékou Touré : cela a bien eu lieu pour reprendre le titre de l’ouvrage de Kaba Camara édité chez L’Harmattan ; ce livre au chapitre unique intitulé « Un fleuve de sang et de flammes ». Kaba Camara est un rescapé détenu 10ans au camp Boiro. Ceci est son témoignage posthume.

 

« Dans les camps de la mort de Sékou Touré, l'ombre troue la nuit comme le soleil, le jour. Au fil des années égales, le temps, la vie, la mort finissent par être confondus et perdre toute valeur, tout sens. Nous n'étions plus de ce monde. Nous n'étions plus des êtres comme les autres. Nous étions même moins que des objets. Nous avons mangé nos excréments, bu nos urines pour espérer. Nous avons fait l'amour à la mort pour procréer la vie. Nous avons bu notre sang afin de ressusciter.

Ils sont partis par dizaines de milliers sans retour, nos camarades aux yeux grand ouverts, sans trouver quelqu'un pour les leur fermer. »

 

Ce qu’on appelle la « diète noire » c’est tuer un prisonnier par inanition, une mort par la faim et par la soif, dans cette cellule n°49. La Cellule de la diète noire devient la morgue.

Sur l’image, ils sont quatre, de dos, notre regard du haut du Pont 8 novembre.

 

Ousmane Baldet (ministre des Finances).

Barry III (rival politique rallié, secrétaire d'Etat)

Magassouba Moriba (ministre délégué)

Keita Kara Soufiana (commissaire de police).

 

Les pendus étaient des traîtres selon Sekou Touré. Des traîtres condamnés sans procès, torturés au camp Boiro. Ils sont quatre sur la photographie, près de 50 000 en dehors, assassinés entre 1958 et 1984.

 

L’histoire qui se cache derrière cette image est plus ancienne que ce jour de 1971. Elle se niche dans les plis et les convulsions de la colonisation – comme souvent.

 

La Guinée-Conakry où se passe cette pendaison a été dirigée, comme je vous l’ai expliqué, par Sékou Touré depuis son indépendance de la France en 1958. Sa voisine, la Guinée-Bissau est alors encore sous domination portugaise. Le pays du dictateur Salazar, l’un des plus pauvres d’Europe, s’accroche à son empire colonial en décomposition. En 1963, la guerre d’indépendance éclate. Les rebelles reprennent petit à petit le pays et mettent en déroute les troupes portugaises. Quel lien avec les quatre pendus guinéens ? C’est que les rebelles de Guinée-Bissau s’organisent et sont basés à Conakry. Alliés au Front de Libération National de Guinée, des rebelles au régime de Sékou Touré, le Portugal décide une offensive militaire illégale contre la Guinée-Conakry.

Le 22 novembre 1970, des soldats attaquent la capitale. L’objectif est multiple : détruire le quartier général des rebelles, libérer les prisonniers portugais et tuer Sékou Touré pour renverser le régime. Guerre d’une seule nuit qui labourera les sols de la mort et enflera la folie d’un président rescapé du complot. Guerre d’une seule nuit qui démultiplie la chasse aux traîtres, celle des dénonciations, celle des purges et des exécutions de 1971.

 

En 2012, le pont des exécutions du 25 janvier est démoli. Aujourd’hui, le pont 8 novembre est un échangeur d’autoroute – impossible de s’y arrêter, d’y repenser. Une symbolisation impensable. La mémoire des quatre pendus – et avec elle celle d’une histoire nationale – se mue, se perd, disparaît. Ce sont alors les corps des vivants qui se souviennent. Les corps et les images.

Dernière image. En 2018, un portrait de Sékou Touré est peint sur l’échangeur, multicolore, en compagnie d’autres figures majeures du panafricanisme. Une image qui choque les associations de victimes, une image qui illumine les ambivalences de l’histoire. Une image de l’oubli qui macule la photographie des quatre pendus.

 

 

L’histoire qui se cache derrière cette image est plus ancienne que ce jour de 1971. Elle se niche dans les plis et les convulsions de la colonisation – comme souvent.

CRÉDITS - 

Avec :

Hakim Bah

Déborah Gutmann, animatrice, rédactrice

Antoine Heraly, comédien et rédacteur

Xavier Prieur, comédien, rédacteur

Gaël Kamilindi, comédien, rédacteur

Hanna Rosenblum, comédienne, rédactrice

Claudius Pan, comédien, rédacteur

Tadeo Kohan, commissaire d'exposition, rédacteur

Léa Tb, rédactrice

Déborah Gutmann, Antoine Héraly et Xavier Prieur, réalisation et production

Claudius Pan, musique originale

Lïor Cohen-Attia, identité visuelle et site internet

Antoine Héraly, montage et mixage

Avner, prise de son

Merci au Théâtre Ouvert.